Rowland S. Howard, grand oublié du rock australien
Avec ses airs de corbeau sorti d’un film de Tim Burton, il a désenchanté le rock australien pendant 3 décennies avant de s’envoler, un peu trop tôt, dans la dernière ligne droite des années 2000. Son nom sonnait comme celui d’un auteur de contes métalliques et fantastiques : c’était Rowland S. Howard.
Quand il est question de rock australien, la boussole tourne un peu dans tous les sens. Existe-t-il un métrage commun pour mesurer les talents de King Gizzard & The Lizard Wizard, INXS, Tame Impala, de The Saints ou des Bad Seeds ? Et taut-il prendre en compte la Nouvelle Zélande de Connan Mockasin et des Datsuns ? Le simple fait de poser ces questions est une manière d’y répondre ; la majorité des groupes précités, pour être placés sur la grande carte du rock, ont du s’exiler à Londres ou labourer les terres européennes ; il est vrai un peu plus fertiles que le bush australien. Un homme, un seul, a fait plus pour ce continent perdu tout en bas à droite sur la planisphère que tous les autres : Rowland S. Howard, le seul vrai déboussolé derrière un nombre de groupes si importants que l’histoire, jusque là, n’a gravé son nom dans la stèle qu’au crayon gris.
Par où commencer ? Disons, en synthèse, que le nom de Rowland S. Howard est intimement associé à tout ce que l’Australie post-punk a produit de notable à compter de 1978. The Birthday Party de Nick Cave, mais aussi These Immortal Souls ou Crime & The City Solution, pour peu que ces discographies soient arrivées jusqu’à vous, lui doivent une fière chandelle. Chacun de ces projets, à sa façon, va durablement marquer les années 80 et s’imposer comme une espèce de riposte brute de décoffrage au son anglais si croquignolesque de The Smiths, pour citer les pires.
Au début, il y a un détonateur nommé Shivers. Un titre écrit par le guitariste d’à peine 16 ans avec, au poste de chanteur, un certain Nick Cave. Ce n’est certes pas le Bed are burning de Midnight Oil, mais le titre publié par les jeunes rockeurs de The Boys Next Door fait son petit effet.
Un effet tellement bœuf qu’en quatre temps trois mouvements le groupe de Nick Cave, Mick Harvey et Rowland devient The Birthday Party après avoir déménagé à Londres. S’il n’a pas la fougue de Cave ni la placidité de Harvey, Howard possède tout de même un caractère chaud bouillant qui le voit rapidement s’opposer au premier, et la conclusion, c’est un départ précipité du groupe pour former Crime and the City Solution avec, à la basse, son propre frère Harry. C’est précisément là que ça devient drôle, parce que les aiguilles de la boussole s’affolent : alors que « Room of Lights » de Crime sort en 1986, un autre disque composé avec Lydia Lunch et Thurston Moore en 83 mettra 4 ans à voir le jour commercialement. C’est « Honeymoon In Red », et l’on retrouve les compères Cave et Harvey planqués sous des pseudonymes. Le plus beau titre de ces session, une reprise du Some velvet morning de Hazlewood et Sinatra, ne figure pourtant pas sur le tracklisting ; il est sorti en 82 avec une face B peut-être encore plus belle, et révélatrice du destin de Howard : I fell in love with a ghost.
A partir de là, la carrière de la guitare post-punk les plus tranchantes de la nation des koalas (et ce qu’il en reste après les immenses feux de forêt qui tuent le continent depuis fin 2019) se complique encore un peu plus ; et c’est certainement l’une des raisons qui rend sa trajectoire si complexe à relire à l’envers. La parenthèse Crime and the City Solution à peine ouverte, voilà qu’elle est déjà refermée pour Howard. Il lance le groupe These Immortal Souls à Berlin en 1987 avec son frère et sa compagne Genevieve McGuckin ; toujours dans le même mouvement, un autre projet né avec Nikki Sudden (The Swell Mamps, Jacobites) et aboutit à un album pour le moins rugueux, loin des canons rock de l’époque, entre clips MTV et batteries donnant l’impression d’avoir été enregistré dans une salle de bains. C’est « Kiss You Kidnapped Charabanc » ; une B.O. fictive du sevrage de deux alcooliques perdus dans le désert australien. Pas vraiment du tourisme à la Crocodile Dundee, assez unique dans son genre tant l’ensemble sonne comme un amoncellement génial de premières prises, pas loin du stade de la démo.
Et puis donc, il y dans la foulée le premier album de These Immortal Souls, « Get lost (don’t die ») avec son nom qui annonce sans le savoir tout ce qui va suivre. Assez solide sur ses appuis, Howard continue à y faire du Howard sur sa Fender Jaguar ; pile dans l’interstice entre le rock bruitiste américain et les poses de dandy anglais. Les photos de l’époque, déjà, sont tout un roman ; on croit parfois deviner l’ombre du Edward aux mains d’argent de Burton. Des titres comme Marry Me (Lie ! Lie !) ou Black Milk montrent bien, avec le recul, que l’objectif n’était pas de concurrencer la Lambada.
Les années 90, marquées par le décès d’Epic Soundtrack, membre de These Immortal Souls et frère de Nikki Sudden, seront assez étranges pour Howard. Il retrouvera Nick Cave sur l’album « Let love in » des Bad Seeds, invité en tant que simple choriste, puis en profitera pour se redonner un peu d’élan sur son excellent premier album solo paru en 1999, « Teenage Snuff Film » qui, pour une inexplicable raison, n’est toujours pas disponible sur les plateformes streaming en dépit de titres annonçant les corbeaux de The Horrors, comme Breakdown (and Then…).
Les hommages, Rowland S. Howard y aura droit de son vivant ; la mort n’est plus très loin. En 2007, Stagger Records fait le boulot commémoratif avec « A Tribute To Rowland Howard », sur lequel on retrouve notamment l’ami de toujours, Mick Harvey. C’est que, 4 ans plus tôt, on a diagnostiqué une hépatite C à l’ami Howard. Le tout doublé d’une cirrhose en phase terminale pour un foie qui, selon les médecins, ressemble à celui d’un alcoolique de 74 ans. Howard n’en a alors que 44, et c’est finalement à l’âge de 50 ans qu’il s’éteint, le 30 décembre 2009, dans le relatif anonymat des filets de décès publiés par la presse après un dernier effort nommé « Pop Crimes », son second et dernier album solo – un peu plus faible que « Teenage Snuff Film ».
« Une vie pour le rock » aurait pu être son épitaphe ; elle aura surtout eu sa peau trop rapidement. Howard était à la fois le crime et la solution d’un rock australien toujours un peu bancal, trop excentré pour vraiment marqué les esprits. Les morceaux composés par l’ange noir de Melbourne, elles, peinent autant à se faire oublier qu’à remonter à la surface. Et c’est peut-être pour cela que, dix ans après sa mort, le collègue Mick Harvey a décidé de lui rendre hommage avec une tournée en compagnie de tous les frères d’armes d’Howard (Thurston Moore, Lydia Lunch, Nick Cave, etc). Une manière élégante de raviver la partie pour un triste anniversaire.
Gonzaï organise la date parisienne de l’hommage à Rowland S. Howard le 8 février à la Maroquinerie, avec Mick Harvey, Lydia Lunch, Bobby Gillespie de Primal Scream, etc. Pour réserver, c’est par là.
Pour aller plus loin le documentaire AUTOLUMINESCENT est disponible sur Vimeo










